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Prix d'écriture des IUT : les 3 prix pour l'IUT Robert Schuman

Les trois premières places du prix d’écriture des IUT ont été remportées par des étudiant·es en Techniques de commercialisation de l’IUT Robert Schuman d’Illkirch. Plus de 300 étudiant·es dans toute la France ont participé à ce concours cette année.

Corentin Martin a reçu le premier prix pour « Souviens-moi de toi », Rebecca Ebersold emporte le deuxième prix avec son texte « À mon cher enfant », suivi par Senad Zahitovic avec « Écriture carcérale » pour le troisième prix.

Le prix d’écriture des IUT vise, à l’échelle nationale, à récompenser des textes rédigés par des étudiant·es inscrits·e en IUT (DUT ou licence professionnelle) dans le cadre d’un atelier d’écriture organisé au sein des cours d’expression-communication.

La forme d’écriture de la troisième édition de ce prix consistait à rédiger un journal intime par anticipation : « Vous avez obtenu votre DUT il y a 20 ans. Vous tenez un journal depuis quelques temps. Vous en livrez une partie, qui se présente sous forme de plusieurs journées. »

Le fait d’imaginer un monde autre, meilleur, et donc pas nécessairement une dystopie était attendu du jury.

Le jury de l’édition 2021 était composé :

  • Emmanuelle Bayamack-Tam, écrivaine et présidente du jury
  • Trois enseignants d’expression-communication, membres de l’AECIUT, dont les membres fondateurs de ce prix
  • Une personne de l’espace Médiadoc de l’IUT de Bordeaux
  • Un étudiant de l’IUT de Bordeaux

 

« Souviens-moi de toi » par Corentin MARTIN  

Corentin

12 mai 2042 : Il y a trente-deux jours, on me diagnostiquait une pathologie neurodégénérative appelée « Alzheimer ». Elle entraine la perte progressive des fonctions cognitives. Il est rare qu’un patient de 40 ans en soit atteint. Je fais donc à présent partie de cette minorité, souvent oubliée, qui tente par tous les moyens de se souvenir.

Je t’écris ces mots à toi, à moi. Toi, qui aura contre ton gré effacé ce qui fait notre histoire, afin que tu saches qui tu es, d’où tu viens et dans quel monde tu vis.

24 mai 2042 : J’ai toujours préféré l’été à l’hiver. Le temps y semble figé, attendant inexorablement les dernières éclaircies de la journée. Aujourd’hui, avec Milan nous sommes allés au lac surplombant la colline. Cet endroit m’apaise, il m’est familier.  Il me fait prendre conscience de la résilience dont fait preuve la nature à notre égard. Alors qu’à l’époque les effets du réchauffement climatique semblaient inéluctables, le soulèvement d’une nouvelle génération assoiffée d’engagement aura finalement permis aux espaces naturels de se régénérer. Le zéro-déchet est devenu plus qu’un effet de mode. Les grandes entreprises ont travaillé conjointement avec les états pour stopper la surconsommation et l’abondance de déchets. Moins et mieux consommer sont maintenant des normes.

A peine les pieds dans le lac, Milan n’a pas pu s’empêcher de se débarrasser de certaines conventions afin de ne faire qu’un avec l’étendue d’eau. Aussi loin que je me souvienne, il a toujours fait preuve de cette vivacité. C’est un marginal. Peut-être est-ce l’une des raisons pour lesquelles je l’aime. Je l’ai rencontré par écrans interposés, quelques mois après l’obtention de mon DUT, quand, la crise sanitaire de la Covid-19 nous obligeait encore à vivre à distance. Isolés, nous avions pris contact via « Instagram », un ancien réseau social qu’on pouvait utiliser sur ce qu’on appelait les « smartphones ». Cette distanciation sociale a profondément modifié les relations humaines en incitant les ingénieurs à franchir les frontières de l’irréel. La plateforme « United » permet aujourd’hui à tous les êtres humains de voyager dans le virtuel sous la forme d’hologrammes. Même confinés les gens ont pu continuer à se voir et à échanger. C’est ainsi que nous avons vaincu le virus. La plateforme a aussi supplanté les réseaux sociaux en mettant fin à la pression sociale qu’ils généraient.

3 juin 2042 : Aujourd’hui, voilà vingt ans que mon grand-père est décédé. A l’époque, je vivais avec Milan dans un appartement au centre-ville de Nice. Tandis, que nous faisions tout pour protéger papi Auguste de cette vilaine bactérie, nous étions loin de nous douter que le véritable danger se dissimulait sous les traits d’un morceau de banane mal digéré. C’est ironique quand j’y pense. Un simple fruit était parvenu à mettre à terre le patriarche de notre famille. Auguste était un vrai mordu de politique. Pour lui, personne n’était assez bien, assez grand, assez charismatique ou assez éloquent pour gouverner un pays. Lors des élections présidentielles de 2020, je me souviens l’avoir entendu murmurer : « Vu de là-haut, le monde doit sembler beau ». Je n’ai compris ce qu’il voulait dire que treize ans plus tard, lorsque l’émergence de mégalopoles, éclipsant l’idée d’état-nation, avait décentralisé l’autorité. Nous vivons désormais dans des « Cités » où la proximité entre le pouvoir et le citoyen n’a jamais été aussi forte. Nous avons retrouvé le sens du politique comme capacité à régler collectivement les problèmes qui nous concernent.

5 juin 2042 : Le temps est un maître exigeant. Mais avant de prendre, il donne. J’ai eu le temps d’apprendre, de découvrir, d’aimer et finalement de chérir chacun de mes souvenirs. Ne te résigne pas à sombrer dans l’oubli. Relis de temps en temps les détails les plus insignifiants notés dans ce journal et qui font toute la différence.

Tu t’appelles Mathias Goldfish. Tu es né le 21 septembre 2002 à Marseille. Tu es l’époux de Milan Goldfish. Tu es consultant en marketing. Tu aimes les couleurs pastel, la mer, le cinéma, la poésie et la musique. Tu es ici, et là. Tu tentes, comme les huit autres milliards d’êtres humains, de laisser une trace de ton existence, dans un monde en perpétuelle évolution.

 

 

« À mon cher enfant », par Rebecca EBERSOLD  

Rebecca

14/06/2042

Désormais dans mon journal j’écris pour toi. Mon cher enfant, je n’aurai jamais pensé dire ça un jour mais, on t’attend impatiemment. On a préparé ta chambre. Tu es bien au chaud où tu es mais tu verras, le monde est encore plus beau.

24/06/2042

Mon fils, tu es né aujourd’hui à 22h ! J’ai désormais une date de plus à retenir. Mais comment oublier le plus beau jour de ma vie ? J’étais assis dans ce même fauteuil, je pensais à notre investissement de robot nounou, qui nous coûtera moins cher et qui sera plus sûr qu’un humain, qui ne se plaindra pas quand la caméra du salon le surveillera. Et puis j’ai eu un coup de fil… Je suis arrivé à la maternité, les minutes me paraissaient être des heures. Puis j’ai entendu ton cri, c’était toi, le plus beau bébé du monde.

30/07/2042

Aujourd’hui tu as reçu le vaccin contre la covid-19. Il te protègera de cette maladie. En mars 2020 ta grand-mère est morte du virus lors du premier confinement. C’était une époque sombre, le monde était stoppé, personne ne sortait, plus de travail, plus d’école. J’avais 19 ans et j’étais étudiant. Tous mes cours étaient à distance. A cette époque on avait la 4G et on utilisait une application nommée zoom. Dire que maintenant il y a la 8G… Pendant mes études les bugs informatiques étaient fréquents et beaucoup d’étudiants ont abandonné. Certains, ce n’est pas que les études qu’ils ont abandonnées, mais la vie. Je te mentirais si je te disais que je n’y ai jamais pensé… J’étais en haut de cet immeuble dans le but de tout arrêter, la vie n’avait aucun sens et je n’y voyais aucun espoir d’avenir. L’économie chutait, on vivait dans une peur constante de la maladie, le monde semblait voué à sa perte. Mais je ne suis pas passé à l’acte, peut-être étais-je juste un lâche. Alors, je me suis tu, j’ai accepté de mettre ce masque tant sur ma bouche que sur mes émotions. C’est à ce moment que je me suis promis de ne jamais avoir d’enfant. Le monde s’inquiétait pour la santé des personnes âgées, mais tous ont oublié la santé mentale des jeunes. Alors, nous, les oubliés dans cette crise, nous nous sommes battus pour nos droits, pour pouvoir aller étudier. C’était le monde à l’envers.

25/08/2042

Ta mère est belle, elle n’a pas changé depuis que je l’ai rencontré, c’était en 2023. A cette époque, je roulais vite, trop vite, avec ma voiture qui avait une boîte manuelle. C’était une Xantia… le moteur faisait tellement de bruit que même avec la musique à fond je l’entendais encore. Quand je m’arrêtais au feu rouge je voyais la fumée du pot d’échappement qui entourait ma voiture. Désormais, toutes les voitures fonctionnent soit à l’énergie solaire, soit à l’électricité. Grâce à ces avancées le nuage de pollution au-dessus de Paris disparaît peu à peu. C’est si agréable de me dire que je pourrai te voir grandir sereinement. Tu n’auras pas besoin de m’appeler pour me dire que tu es bien arrivé. Les accidents n’existent plus avec ces voitures autonomes ! J’aimerais que tu te rendes compte de la chance que tu as d’être né à cette époque. Ça ne veut pas dire que tu n’auras aucun souci et que ta vie va être facile. Mais comprend que ton monde est beau, et que si tes problèmes se réduisent aux mauvaises notes, à tes amis ou aux filles, sois heureux de les avoir.

24/09/2042

Nous fêtons tes 3 mois aujourd’hui, c’est l’automne. Les feuilles vont tomber. En 20 ans, nous avons changé le destin de notre planète : nous avons ralenti le réchauffement climatique, protégé les espèces en voie de disparition et réduit la faim dans le monde. Depuis peu, la Corée du Nord est même devenue une démocratie qui l’aurait cru ? Nous avons le pouvoir de changer nos vies et nos vies peuvent changer le monde.

Aujourd’hui je comprends que je n’ai pas été lâche mais que j’avais sans doute gardé tout au fond de moi, sans en avoir conscience, l’espoir que les choses s’arrangent… Je suis fier d’avoir brisé ma promesse, je suis fier d’avoir permis à un enfant d’ouvrir les yeux sur ce monde nouveau...

 

 

« Écriture carcérale » par Senad ZAHITOVIC 

18 février 2042 : C’est avec beaucoup d’appréhension et d’anxiété que j’attends mon jugement. Demain, j’en suis conscient, je perdrai certainement ma liberté. Je me prépare à passer les cinq prochaines années de ma vie à l’ombre, loin de mes proches…

2 mars 2042 : Quelques jours après mon incarcération, je dois l’avouer, les conditions de détention sont meilleures que celles espérées. Les cellules sont individuelles et plutôt propres, le linge et les draps sont doux, la nourriture est bonne, le chauffage fonctionne... La vie ici est très différente de l’image insalubre que je m’en étais faite plus jeune, au travers de toutes sortes de documentaires et autres films. Au cours d’une promenade, j’ai décidé, cet après-midi, d’interroger le doyen des surveillants :

  • « Je m’attendais à pire, ce n’est pas l’idée que je m’en faisais dehors, mais je suppose que ça n’a pas toujours été le cas ?
  • Non, effectivement. Pour l’amélioration de vos conditions de vie, tu peux remercier l’ancien garde des Sceaux, devenu accessoirement notre nouveau Président.
  • Dupond-Moretti ? Je m’en souviens… Il a donc su tenir ses promesses.
  • Ce n’était pas gagné. A l’époque, l’univers carcéral était un enfer sans nom, j’ai vu des choses que je préfèrerais oublier, que ce soit la période entachée de violences et de surpopulation, ou celle encore de la pandémie. En comparaison, vous êtes à l’hôtel.
  • C’est une vraie chance pour moi d’être ici en somme, lui ai-je lancé le sourire en coin, un vrai paradis. »

Malgré cela, l’ennui me gagne déjà. Je n’ai pas connu pareil spleen depuis vingt ans ! A cette période, le coronavirus sévissait. Des mesures sanitaires avaient conduit au confinement de la population, les échanges étaient devenus rares. Quelle époque, quand j’y repense ! Enfermé dans mon logement étudiant, ne pouvant sortir à ma guise et devant être séparé des miens, j’avais le temps de réfléchir à une multitude de choses, comme à présent. Mais cette fois, aucun vaccin ne pourra me sortir de cet endroit, je vais donc devoir trouver un moyen de dissoudre le temps. Heureusement, j’ai pu emporter ce journal, ici, avec moi…

31 mai 2042 : « La Corée enfin réunie ! », c’est ce que titrait ce matin l’un des derniers quotidiens sur papier que nous recevons ici. Après la résolution du conflit au Moyen-Orient, il y a eu ce matin un nouveau pas pour l’humanité : la réunification de la Corée. A la suite du décès du dictateur nord-coréen il y a un an, des accords ont finalement pu être trouvés à Pyongyang entre les différents chefs d’état. Qu’en penser ? A vrai dire, je suis quelque peu troublé. Enfant, j’espérais que l’humanité pourrait un jour parvenir à faire cesser les conflits, mais je n’aurais jamais imaginé pouvoir vivre cela de mon vivant… La paix aurait-elle finalement triomphé partout sur le globe ? Après la pandémie les instances mondiales avaient compris l’importance de s’organiser à l’échelle planétaire pour affronter la pauvreté, la famine parfois et les conflits qu’elles engendrent. Les différents pays ont aussi établi une politique commune plus respectable de l’environnement grâce aux énergies vertes.

Je regrette de ne pas avoir fait le choix, comme ils l’ont fait, d’œuvrer pour le bien commun ! J’aurai pu, moi aussi, rendre le monde un peu meilleur d’une manière ou d’une autre...

11 août 2042 : Voilà presque six mois que je suis bloqué dans une pièce me paraissant peu à peu plus exiguë, tellement similaire à ma chambre d’étudiant. Je me revois, jeune, perdu face à mes doutes, faisant le choix de renoncer à mes rêves d’écriture pour poursuivre des études de commerce. Ce fut deux années fort longues. Un choix qui m’aura indirectement permis de devenir l’homme que je suis aujourd’hui : un escroc. J’y ai développé le sens de la formule et du contact faisant de moi un excellent commercial au cours de mes premières années de travail. Mais les difficultés liées à la situation économique désastreuse qui a suivi les années post-virus, m’ont conduit à la dérive. J’ai usé de fourberies et de manipulations pour tromper quantité de personnes, jusqu’à piéger des êtres en état de faiblesse.

J’en paie maintenant le prix fort, mais finalement, j’en suis presque soulagé…

25 septembre 2042 : Aujourd’hui, motivé par mes rêves de jeunesse, j’ai débuté l’écriture de ce qui pourrait bien devenir un livre ; mon livre ! Lorsque je serai dehors, j’espère avoir la chance de poursuivre cette reconversion en menant une véritable vie d’écrivain. Une chose est certaine, je ne retomberai pas dans les mêmes travers !

Je l’ai compris ici : l’écriture me permet, l’espace d’un instant, de m’évader et de tuer le temps… Mais plus encore, l’écriture m’emplit d’un bonheur profond, d’un sentiment d’accomplissement…

En attendant ma remise en liberté, je consacrerai mon temps à l’élaboration d’un ouvrage qui je l’espère, saura donner du plaisir à son lecteur, comme un ultime rachat des déplaisirs que j’ai causés autour de moi…

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